L’éloquence suffit-elle pour savoir débattre ?

Pour apporter quelques réponses à cette question, prenons appui sur le documentaire « Les Débatteurs » de Julie Chauvin, réalisé au Collège Elsa Triolet de Champigny-sur-Marne en région Parisienne. Ce documentaire met en lumière des pratiques pédagogiques relativement nouvelles dans la formation des futur(e)s citoyen(ne)s. À travers un dispositif pédagogique structuré, les collégiens s’investissent dans un « club débat » dont dérivent plusieurs séances de travail, principalement autour de l’oral. En quoi consiste ce dispositif ? Quel regard critique peut-on porter sur l’oral dans la perspective d’un accès à la vie civique ?

Un jeu, des rôles, de la progressivité

Le documentaire « Les Débatteurs » suit un groupe de collégiens invités à participer, en dehors du temps seulement scolaire, à un club de débat. Il s’agit d’une activité organisée par des professeurs et qui vise à développer des compétences sociales et d’argumentation.

Les sujets abordés sont rapport avec la vie des jeunes et la société. Ils concernent notamment : l’argent et le bonheur, la façon de s’habiller, l’accueil des migrants, le droit de vote.

Le scénario pédagogique repose sur plusieurs séquences, dont les contextes sont amenés à évoluer au fil de plusieurs mois de pratique : techniques de prise de parole, recherche d’arguments, documentation en petits groupes, jeu de rôle (débat), jusqu’à la visite de fin d’année à l’Assemblée nationale, où une séance de débat a lieu sur la question du vote en démocratie.

Les temps de débat sont particulièrement attractifs. Ils rendent compte du travail de préparation et de recherche effectué durant environ deux semaines. Ils opposent deux équipes sous le regard des autres participants observateurs. Chacun est ensuite amené à changer tour à tour de rôle, y compris à défendre une thèse adverse à celle qu’il avait initialement défendue. Les mêmes schémas sont reproduits avec différentes thématiques et un engagement civique qui s’affirme progressivement au fil des séances.

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Quels cadres investir pour l’oral ?

Examinons brièvement quelques arguments justifiant de s’investir dans la pratique de l’oral. Il apparaît en premier lieu que certaines compétences liées à l’oral ne sont pas travaillées de façon égalitaire. L’oral semble en effet relativement moins travaillé que l’écrit dans la plupart des parcours de formation, et il constitue pourtant toujours un critère de sélection dans les cursus élitistes (tels l’oral d’entrée à l’ENS ou encore le « grand oral » de SciencePo).

De fait, un cycle d’études préparatoires forme une petite fraction de la population française à des épreuves très sélectives. Cette différence de traitement dans les enseignements justifierait les réformes engagées dans les politiques éducatives : oral du brevet des collèges et réforme du baccalauréat, notamment, qui prévoit une épreuve orale commune à tous les lycéen(ne)s.

L’oral se pare de plusieurs formats et il revêt plusieurs fonctions dans les cursus diplômants. Outre les pratiques de sélection reposant sur l’oral en tant que compétence, l’oral fait aussi figure de performance plus ou moins imposée. Des étudiants en doctorat, et parfois des enseignants-chercheurs titulaires, en font souvent usage dans le but de captiver leur auditoire avec un sujet qui, autrement, serait réputé ennuyant. Dans la plupart des disciplines scientifiques, des présentations brèves et percutantes, souvent à base de « slides » vidéoprojetés ont fini par créer leurs propres codes.

L’idée de devenir un(e) orateur(trice) brillant(e) peut être une idée en soi séduisante. Savoir parler en public serait motivant en tant que compétence sociale pour assurer, par soi-même, sa réputation et savoir tenir sa place face à des interlocuteurs divers. Les joutes verbales ont de ce point de vue des effets stimulants pour apprendre à structurer sa pensée (du moins ce que l’on dit). En France, dans certaines villes, les concours d’éloquence participent à cette popularité de l’art oratoire. Des initiatives se sont récemment multipliées pour permettre aux adolescents et aux jeunes adultes d’origines sociales modestes d’être encadrés par des spécialistes en communication ou en arts dramatiques.

Forts de leur succès (ou du moins à celui qu’ils promettent), les usages de la parole semblent ainsi trouver une place dans l’éducation et la formation en raison de leur contribution à la vie civique et au développement de la personne. Cependant, le lien entre qualité d’expression et prise de parole comprend bien d’autres enjeux : la parole s’impose-t-elle par la force ? Suffit-il de faire preuve d’éloquence pour savoir tenir une position dans un véritable débat ?

On peut formuler quelques critiques de l’éloquence. Tout d’abord, avec des formats concis et mordants appuyés sur l’idée du débat, le monologue prend souvent l’ascendant sur le dialogue, indispensable à tout débat, et ce d’autant plus vite si absolument aucun tour de parole n’est consenti. De surcroît, avoir une belle parole pourrait s’avérer comme une faiblesse si l’orateur ne se donne pas les moyens de progresser en discernement avec son public.

Cette dernière remarque serait certes d’une valeur toute relative pour un magicien ; mais tout public, y compris celui d’un illusionniste, doit être en mesure d’exercer son esprit critique et de se positionner par rapport à ce qui lui est offert à un moment donné. Il suffirait peut-être, pour que ce moment d’intelligibilité existe, de parier sur l’attention et les compétences de l’auditoire à élever le débat, et non d’exploiter la seule crédulité de cet auditoire. La Fontaine, dans sa célèbre fable du Corbeau et du Renard, mettait sur ce point en garde :« tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. » Un débat, c’est donc au moins une certaine interaction (qui se caractérise), et si la dissymétrie entre l’orateur éloquent et un public passif semble ponctuer tout débat, il est probable aussi qu’elle le relance à chaque instant.

Quant aux normes et aux compétences qui encadrent un débat, en tâchant de le rendre possible, il faudrait interroger les rapports des jurys pour connaître les présupposés qui enjoignent l’éloquence, notamment en matière de citoyenneté. Formuler clairement sa pensée est une habileté que l’on peut attendre d’un orateur, mais faire en sorte que le microphone puisse circuler de manière à assurer la liberté de parole est aussi un savoir-faire qui s’apprend, notamment par rapport à des limites juridiques et de respect des personnes. Posons alors une question pratique : quelles sont les situations qui permettent aux jeunes gens d’apprendre la parole dans l’espace public ?

Temps structurants dans et hors dispositifs de formation

Avec des dispositifs comme celui observé au collège Elsa Triolet dans « Les Débatteurs », on encourage les jeunes à défendre des idées – et pas seulement la sienne pour la voir gratifiée d’une audience. L’enjeu est clairement de faire place au débat, d’inviter au dialogue par-delà le seul dispositif pédagogique. L’art oratoire ouvre ici sur un espace plus vaste et plus complexe tout en intégrant ces à-côtés dans l’activité : « sera-t-on prêtes pour demain ? » demande ainsi une adolescente à son binôme avec qui elle se prépare à défendre plusieurs aspects d’un même sujet.

Comme on le voit avec ce documentaire, les à-côtés des dispositifs de formation offrent souvent des temps de socialisation non dirigés où la co-présence permet non seulement l’amusement, mais aussi l’estime de soi et celle des autres, l’investissement dans des formes de pensée réflexive. La responsabilité de la prise de parole se voit partagée entre les locuteurs en présence et la capacité du reste de la société à organiser (sans les contraindre) ces temps de présence.

Vis-à-vis des catégories les plus jeunes de la population, l’offre éducative a été influencée ces dernières années par des politiques de mise aux normes des espaces d’accueil des mineurs ; par des politiques parfois chahutées d’aménagement des temps périscolaires dans les territoires ; et par des formations globalement encore insuffisantes pour assurer un vivier d’animateurs dans des activités variées et de qualité, en rapport avec les besoins de la vie sociale.

Les données statistiques sur les activités des enfants et des adolescents (source DGSE/INSEE 2017) décrivent un emploi du temps moyen des jeunes avec un accès très inégalitaire à des activités structurantes. Par rapport au temps disponible des enfants, 25% relève du temps de loisir ; 32% du temps scolaire ; 30% du temps des activités communes avec la famille hors domicile (transport, courses, sorties…) ; le reste de ce temps disponible se passe à domicile sans activité particulière.

Ces temps de loisir et de scolarité, dont la société est partiellement responsable, devraient permettre aux jeunes de nouer des relations avec différentes personnes, de disposer de cadres d’autonomie, de dépassement ou d’intimité, de trouver des occasions pour apprendre librement, se construire, etc. Les jeunes peuvent s’investir dans des activités éducatives à conditions qu’elles soient adaptées à leurs besoins.

En revanche, rien ne peut empêcher quiconque de conquérir avec de telles occasions un pouvoir qu’il exercerait abusivement, fût-il un pouvoir limité par la parole (le harcèlement, par exemple, s’opère en tout premier lieu par la parole). Et s’il s’agit de travailler l’expression et ses qualités diversement appréciables, à la douce injonction d’une notoriété fulgurante et aux excès de style, il est souvent préférable, comme le souligne Boileau, de prendre le temps de la juste mesure :

« Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. (…)

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d’une folle vitesse : à son rythme
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d’esprit que peu de jugement.
J’aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu’un torrent débordé qui, d’un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.
Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

Nicolas Boileau, Art poétique.

Dans le cas des concours d’éloquence et de certaines épreuves orales, on peut se demander si la parole n’est pas plus orientée vers l’art de prendre la parole que vers l’apprentissage d’une situation de communication qui respecte et la vérité et la justice. En ce sens, l’art de prendre la parole ne veut pas dire nécessairement savoir participer à une discussion.

Débattre exige certes un peu de ces deux habiletés, mais il ne faut pas que la capacité à prendre part à une discussion se réduise à l’art de tenir un discours, car on ne débattrait alors jamais de rien qui ne soit véritablement proposé et délibéré par tous, c’est-à-dire qui engage la responsabilité de chacun. Cette responsabilité, en ce qui concerne des questions de politique éducative, est aussi une responsabilité collective.