Le documentaire « Les Débatteurs » de Julie Chauvin, réalisé au Collège Elsa Triolet de Champigny-sur-Marne, met en lumière des pratiques pédagogiques relativement nouvelles dans la formation des futur(e)s citoyen(ne)s : à travers un dispositif pédagogique structuré, les collégiens s’investissent dans un « club débat » dont dérivent plusieurs séances de travail, principalement autour de l’oral. En quoi consiste ce dispositif ? Quel regard peut-on porter sur l’oral dans la perspective d’un accès à la vie civique ?

Un jeu, des rôles, de la progressivité

Le documentaire « Les Débatteurs » suit un groupe de collégiens invités à participer, en dehors du temps seulement scolaire, à un club de débat. Il s’agit d’une activité organisée par des professeurs et qui vise à développer des compétences sociales et d’argumentation.

Les sujets abordés se rapportent à la vie des jeunes et à la société. Ils concernent notamment : l’argent et le bonheur, la façon de s’habiller, l’accueil des migrants, le droit de vote.

Le scénario pédagogique consiste en plusieurs séquences, dont les contextes sont amenés à évoluer au fil des pratiques : techniques de prise de parole, recherche d’arguments, documentation en petits groupes, jeu de rôle (débat), jusqu’à la visite de l’Assemblée nationale, en fin d’année, où une séance de débat a lieu sur la question du vote en démocratie.

Comme on peut s’en rendre compte dans le documentaire, les temps de débat sont particulièrement attractifs. Ils témoignent du travail de préparation et de recherche effectué durant environ deux semaines en petits groupes. Opposant deux équipes, ces débats se déroulent sous le regard des autres participants qui campent alors le rôle d’observateurs. Chacun est ensuite amené à changer de rôle, y compris à défendre une thèse adverse à celle qu’il avait initialement défendue. Les mêmes schémas sont reproduits avec différentes thématiques. De séance en séance, on observe un engagement civique qui s’affirme progressivement.

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Des arguments en faveur de l’oral, et des questions

En milieu scolaire, certaines compétences liées à l’oral ne sont pas travaillées de façon égalitaire. L’oral semble en effet relativement moins travaillé que l’écrit dans la plupart des parcours, mais il constitue pourtant un critère de sélection dans les cursus élitistes, tel l’oral d’entrée à l’ENS ou encore le « grand oral » de SciencePo. Seule une petite fraction de la population française bénéficie d’un cycle complet de formation à ces épreuves. Cette différence de traitement dans les enseignements justifierait les réformes engagées dans les politiques éducatives : oral du brevet des collèges et réforme du baccalauréat, notamment, laquelle prévoit une épreuve orale commune à tous les lycéen(ne)s.

Le travail de l’oral est donc liée à des pratiques de sélection, fondées sur des critères de compétence. Il consiste aussi en une performance attendue en société et dans les mondes professionnels. Des doctorants, des chercheurs et autres spécialistes font souvent usage de l’oral dans le but de captiver leur auditoire autour d’un sujet qui, sans cela, serait réputé ennuyant. On ne compte plus, dans la plupart des disciplines, le nombre de « slides » vidéoprojetées employées à des présentations brèves et percutantes. Réalisées au moyen d’un célèbre logiciel, ces pratiques ont créé leurs propres codes en lien avec la parole.

Devenir un(e) orateur(trice) brillant(e) peut être une idée séduisante. Parler en public serait motivant en tant que compétence sociale et permettrait d’assurer par soi-même sa propre réputation. Les joutes verbales auraient des effets stimulants pour apprendre à structurer sa pensée, ou du moins ce que l’on dit, tout en démontrant que l’on sait s’y prendre face à des interlocuteurs exigeants.

Dans certaines villes, les concours d’éloquence participent à cette popularité de l’art oratoire. Des initiatives se sont récemment multipliées pour permettre aux adolescents et aux jeunes adultes d’origines sociales modestes d’être encadrés par des spécialistes en communication ou en arts dramatiques.

Forts de leur succès (ou du moins de celui qu’ils promettent), les usages rhétoriques de la parole semblent ainsi trouver une place légitime dans l’éducation et la formation en raison de leur contribution à la vie civique et au développement de la personne. Cependant, le lien entre qualité d’expression et prise de parole comprend aussi d’autres enjeux. Suffit-il de faire preuve d’éloquence pour tenir une position dans un véritable débat ?

L’éloquence est une qualité que l’on ne saurait nier. Mais les formats concis et mordants lui accordent une place prépondérante : dans ce cas, l’idée de débat ou de joute oratoire compte davantage que la finalité même du débat. Remarquons aussi que le monologue a vite fait de prendre le pas sur le dialogue. C’est une dérive que l’on observe assez souvent si la parole est seule organisatrice des échanges, lorsque par exemple aucun tour de parole n’est convenu. Enfin, si l’orateur ne se donne pas les moyens de progresser en discernement avec son public, faire prévaloir une belle parole peut aussi trahir une faiblesse.

N’importe quel public, voire même celui d’un illusionniste, doit être en mesure d’exercer son esprit critique à un moment donné afin de se juger et de prendre position par rapport à ce qui lui est proposé. Il peut suffire de parier sur les compétences de l’auditoire pour élever le débat. Non pas d’exploiter sa seule crédulité. La Fontaine, dans sa célèbre fable du Corbeau et du Renard, mettait sur ce point en garde : « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. »

Un débat, c’est donc au moins une certaine interaction dont chacun gagne à se saisir. Quant aux normes et aux compétences qui encadrent un débat, il faudrait interroger les rapports des jurys pour connaître les présupposés qui enjoignent l’éloquence. Formuler clairement sa pensée est une habileté que l’on peut attendre d’un orateur, mais faire en sorte que le microphone puisse circuler de manière à assurer la liberté de parole est aussi un savoir-faire qui s’apprend. Ceci est particulièrement important pour exercer sa citoyenneté, les limites juridiques et le respect des personnes en faisant partie.

Temps structurants dans et hors dispositifs de formation

Avec des dispositifs comme celui observé au collège Elsa Triolet dans « Les Débatteurs », les jeunes sont encouragés à défendre leurs idées — y compris celles des autres et pas seulement la sienne pour la voir gratifiée d’une audience. L’enjeu est clairement de faire place au débat, d’inviter au dialogue par-delà le seul dispositif pédagogique. La pratique oratoire intègre les échanges en petits groupes pour enrichir l’activité collective. « Seront-nous prêtes pour demain ? » demande une adolescente à son binôme, avec qui elle se prépare à défendre des arguments contradictoires autour d’un même sujet.

L’exercice dialectique se poursuit sans renoncer à certaines passions. Comme on le voit avec ce documentaire, les à-côtés du dispositif de formation offrent des temps de socialisation non dirigés, où la présence physique permet non seulement l’amusement, mais aussi l’estime de soi et des autres. Des formes de pensée réflexive sont investies progressivement. La responsabilité de la prise de parole se voit partagée entre les locuteurs en présence et la capacité du reste de la société à organiser ces temps de présence physique, sans toutefois les contraindre.

Une question pratique serait de savoir : quelles sont les situations qui permettent aux jeunes gens d’apprendre la parole dans l’espace public ?

L’offre éducative vis-à-vis des plus jeunes a été influencée ces dernières années par des politiques de mise aux normes des espaces d’accueil des mineurs, mais également par des politiques parfois hésitantes d’aménagement des temps périscolaires dans les territoires.

Les données statistiques sur les activités des enfants et des adolescents (source DGSE/INSEE 2017) décrivent un emploi du temps moyen des jeunes avec un accès très inégalitaire à des activités structurantes. Par rapport au temps disponible des enfants, 25% relève du temps de loisir ; 32% du temps scolaire ; 30% du temps des activités communes avec la famille hors domicile (transport, courses, sorties…) ; le reste de ce temps disponible se passe à domicile sans activité particulière.

Ces temps de loisir et de scolarité, dont la société est partiellement responsable, devraient permettre aux jeunes de nouer des relations avec différentes personnes, de disposer de cadres d’autonomie, de dépassement ou d’intimité, de trouver des occasions pour apprendre librement, se construire, etc. Les jeunes peuvent s’investir dans des activités éducatives à conditions qu’elles soient adaptées à leurs besoins.

Si la parole se travaille, quels enseignements sont à recommander aux jeunes ? Observons en premier lieu que la parole permet de conquérir parfois un pouvoir abusif, fût-il un pouvoir limité par la parole. Le harcèlement, par exemple, s’opère par la parole. Et s’il s’agit de travailler l’expression et ses qualités diversement appréciables, à la douce injonction d’une notoriété fulgurante et aux excès de style, il est souvent préférable de prendre le temps de la juste mesure. Ainsi l’exprime Boileau :

« Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. (…)

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d’une folle vitesse : à son rythme
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d’esprit que peu de jugement.
J’aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu’un torrent débordé qui, d’un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.
Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

Nicolas Boileau, Art poétique.

Dans le cas des concours d’éloquence et de certaines épreuves orales, on peut se demander si la parole n’est pas plus orientée vers l’art de prendre la parole que vers l’apprentissage d’une situation de communication qui respecte et la vérité et la justice. En ce sens, l’art de prendre la parole ne veut pas dire nécessairement savoir participer à une discussion.

Débattre exige un peu de ces deux habiletés, mais il ne faut pas que la capacité à prendre part à une discussion se réduise à l’art de tenir un discours, car on ne débattrait alors jamais de rien qui ne soit véritablement proposé et délibéré par tous. Ce serait engager la responsabilité de chacun rien qu’à travers des opinions qui, par définition, sont trop peu précises pour un engagement collectif. Cette responsabilité en ce qui concerne des questions éducatives comme nous les avons abordées au sujet du dispositif pédagogique évoqué, elle est aussi une responsabilité politique : une capacité à répondre et à décider sur des existences, sur soi et autrui.